« Quel est le sens de ma vie » ? « Quelles sont nos raisons de vivre » ? Questions vertigineuses ! Irvin Yalom nous livre des perspectives pratiques et thérapeutiques sur cette question dans le chapitre « Absence de sens » de son ouvrage « Thérapie existentielle ».
Qui est Irvin Yalom ?
Irvin Yalom, né en 1931 aux Etats-Unis, est un psychiatre, psychothérapeute, professeur émérite en psychiatrie à l’université de Stanford et écrivain américain. Il a joué un rôle actif dans la publication de contenus dès les années 70 en réalisant d’abord des travaux sur la pratique des thérapies de groupe. Il travaillera ensuite à élaborer une approche de psychothérapie existentielle qui s’appuie notamment sur les propositions des psychanalystes et psychologues humanistes de son époque (Rollo May, Viktor Frankl, Otto Rank, Fritz Perls, …).
Ce dont parle son ouvrage "Thérapie existentielle"
L’ouvrage démarre avec une interrogation « quels sont donc les secrets de cuisine thérapeutique » (p. 10) ? Irvin Yalom évoque ici les ingrédients essentiels à la thérapie qui sont difficiles à définir (comme la compassion, la sollicitude, la capacité d’aller au-delà de soi, la sagesse, ...). C’est donc l’objectif qu’il se donne avec ce livre : « proposer et définir une approche tant sur le plan théorique que clinique pouvant servir de cadre à ces petits plus qui constituent la thérapie » (p.12). Il s’agit pour l’auteur de rendre explicite ce que les thérapeutes utilisent souvent de manière implicite.
Il définit la psychothérapie existentielle comme « une approche dynamique de la thérapie s’attachant aux enjeux se trouvant au cœur de l’existence individuelle » (p.12). Dans cette approche, le conflit fondamental est celui « qui survient lors de la confrontation de l’individu aux fondamentaux de l’existence » (p.17). Irvin Yalom qualifie ces fondamentaux de l’existence d’« enjeux ultimes » : la mort, la liberté, l’isolement et l’absence de sens. Ils constituent le corpus de la psychothérapie existentielle. L’exploration ne se focalise pas sur le passé. Elle implique plutôt une prise de distance avec les préoccupations quotidiennes afin de réfléchir sur sa situation existentielle personnelle. Cette exploration thérapeutique s’intéresse davantage au futur qui s’actualise dans le présent, aux enjeux existentiels plutôt qu’aux enjeux développementaux (estime de soi, attachement, ...). Selon Irvin Yalom, les enjeux développementaux, issus des expériences précoces de l’individu, ne sont pas mobilisés face à la question « Aujourd’hui, à quelles terreurs suis-je confronté.e au plus profond de mon être ? » (p.24).
L'absence de sens comme enjeu existentiel
Créer le sens de MA vie
Le sens de la vie est une problématique majeure dans les cabinets en psychothérapie. Cette question du sens est délicate car elle repose sur un dilemme : « comment un individu qui a besoin de sens trouve-t-il du sens dans un univers qui en est dépourvu ? » (p. 810). Irvin Yalom distingue « le sens cosmique » lié à la question « quel est le sens de LA vie » du sens « terrestre ou séculier » lié à la question « quel est le sens de MA vie ? Le sens cosmique fait référence à une source extérieure et supérieure (d’ordre divin ou spirituel) pourvoyeuse de sens pour un sujet. Le sens séculier personnel renvoie à la création de sens par le sujet lui-même.
L’auteur propose ainsi une liste d’« activités séculières » qui sont satisfaisantes en soi et donnent aux êtres humains un sentiment de finalité :
L’altruisme, se mettre au service des autres
Le dévouement à une cause (familiale, politique, religieuse, sociale, scientifique)
La créativité qui fait référence à la nouveauté, la beauté, l’harmonie
La solution hédoniste, vivre pleinement, s’émerveiller, s’enthousiasmer
L’actualisation de soi ou accomplissement de son potentiel
La transcendance de soi, aller au-delà de son propre intérêt pour aller vers « plus grand que soi » aussi bien sur des enjeux globaux à grande échelle (ex : écologie) ou à plus petite échelle (ex : croissance de ceux qui partagent notre vie).
Irvin Yalom récapitule également dans son ouvrage les conclusions issues de recherches empiriques sur la question du sens de la vie (p. 882) :
« Moins le sentiment de sens de la vie est développé, plus les expressions psychopathologiques sont sérieuses ».
« Un sentiment positif du sens de la vie est associé à des valeurs autotranscendantes ».
« Un sentiment positif du sens de la vie est associé à l’appartenance à des groupes, au dévouement à une cause et à l’adoption d’objectifs de vie clairs » .
« Le sens de la vie doit être appréhendé dans une perspective développementale : le sens de la vie change au cours de la vie ; d'autres tâches développementales doivent précéder l'acquisition de ce sens ».
S'engager dans la vie
Le sentiment de sens constitue un rempart à l’angoisse d’être confronté.e à une vie dépourvue de sens a priori. L’antidote principal contre l’absence de sens serait finalement l’engagement dans la vie : construire des relations avec les autres, créer, s’intéresser à des personnes ou des sujets, … La recherche de sens ne peut donc s’opérer que sur un mode indirect. « Ainsi, le sentiment que sa vie a un sens est dérivé de l’engagement » (p.924). De l’absence de sens, il s’agit donc de pivoter vers la question de l’engagement dans la vie. « L’être humain doit s’immerger dans le fleuve de la vie et laisser la question [du sens de la vie] être emportée par le courant », d’après l’enseignement du Buddha (p.927).
Ce qui m’a parlé en tant que psychologue
Dans mon activité libérale de psychologue du travail, de nombreux patients me consultent sur la question du sens de leur vie professionnelle. J’aime cette idée de « créer » du sens, en s’engageant dans des activités stimulantes pour soi, plutôt que d'essayer de le « trouver» à l'extérieur de soi.
Dans son ouvrage, l’auteur encourage le thérapeute à devenir « un guide tout aussi informé que créatif » face aux crises de sens vécues par ses patients (p. 809). Irvin Yalom incite les thérapeutes à inventer des approches créatives. J'apprécie également la perspective de l'auteur qui met l'accent sur la dimension créative de tout individu. Cette dimension, à la fois personnelle et universelle, est pourvoyeuse de sens en elle-même. Dans mes accompagnements, je souhaite remettre en lumière cette dimension créative de la personne ou l'aider à lever les obstacles associés, en m'appuyant sur ma propre créativité.
Pour faire émerger ce qui donne du sens, Irvin Yalom encourage aussi à mettre en lumière le système de croyances du patient, la nature de ses relations interpersonnelles ainsi que ses objectifs dans la vie. La question du sens est ainsi multidimensionnelle et holistique en considérant la personne dans sa globalité et dans son contexte.
Enfin, selon l'auteur sur la question de l'engagement dans la vie, la mission du thérapeute n’est pas forcément de créer ou de susciter cet engagement mais plutôt de lever les obstacles qui bloquent ou l'empêchent le patient.
« Dans ce contexte, l’outil le plus important du thérapeute est lui-même, sa façon de s’engager auprès de son patient » (p.925). Cela est rendu possible grâce à la relation authentique et profonde qu’il co-construit avec lui.
Cette fiche, loin d'être une synthèse exhaustive, est une sélection subjective des points qui ont retenu mon attention.
YALOM, Irvin, Thérapie existentielle, Editions Livre de poche, 2017.